Litige avec son label : récupérer ses masters
- La reddition de comptes est une obligation légale depuis la loi du 7 juillet 2016 : votre producteur phonographique doit vous remettre un relevé semestriel détaillé (CPI, art. L.132-17-3) des exploitations et des revenus. Le refus ou le silence peut fonder une résiliation.
- La non-exploitation est un motif de résiliation : si votre label n'exploite pas commercialement vos enregistrements, vous pouvez mettre en demeure et, à défaut de réaction, demander la résiliation du contrat.
- Récupérer ses masters est possible — via clause de réversion contractuelle, résiliation pour faute ou négociation — mais rarement rapide ni gratuit.
- La médiation CNM est le premier recours à envisager avant toute action judiciaire : plus rapide, moins coûteuse, et souvent suffisante pour les litiges d'exécution contractuelle.
- Documentez tout maintenant, avant que le litige ne commence : contrats, avenants, courriers, relevés, et preuves des exploitations.
La reddition de comptes : votre droit légal
Depuis la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création (dite loi LCAP), le producteur phonographique qui a conclu un contrat avec un artiste-interprète est tenu de lui remettre au moins deux fois par an (semestriellement) un relevé détaillé des exploitations réalisées et des sommes perçues et versées — ou des raisons pour lesquelles aucune somme n'a été perçue. Cette obligation semestrielle est codifiée à l'article L.132-17-3 du CPI.
Ce relevé doit inclure : le nombre de streams, téléchargements et synchronisations, les revenus bruts collectés, les déductions appliquées (recoupement, frais), et le montant net vous revenant. Un relevé trop vague, incomplet ou non fourni constitue une violation de cette obligation légale.
En pratique, beaucoup de labels indépendants ne respectent pas cette obligation spontanément. Vous devez la demander par écrit — lettre recommandée avec accusé de réception, ou email avec accusé de lecture — en citant votre contrat et votre droit légal à ces informations. Le silence ou le refus du label devient alors une faute documentée, qui peut fonder une demande de résiliation ou une action judiciaire.
Si vous soupçonnez que les comptes fournis sont inexacts, vous pouvez demander un audit contractuel : certains contrats le prévoient explicitement (clause d'audit), d'autres non. Dans le second cas, un avocat peut contraindre le label à communiquer sa comptabilité dans le cadre d'une procédure de référé (mesure d'instruction).
La non-exploitation comme motif de résiliation
Un contrat de production phonographique impose au label non seulement de détenir vos masters, mais aussi de les exploiter commercialement. La loi LCAP a codifié une obligation d'exploitation : si le producteur ne met pas commercialement à disposition vos enregistrements dans un délai raisonnable après leur livraison, l'artiste peut mettre en demeure le label d'agir, et à défaut de réponse satisfaisante dans un délai fixé, demander la résiliation du contrat.
La résiliation pour non-exploitation ne s'obtient pas en envoyant un simple email. La procédure implique :
- Une mise en demeure formelle par LRAR, décrivant précisément les manquements et fixant un délai de régularisation (généralement 3 à 6 mois).
- Si le label ne réagit pas ou réagit insuffisamment : une action en résiliation judiciaire devant le tribunal judiciaire compétent, ou une procédure de médiation CNM.
- La résiliation ne vaut que pour l'avenir — elle ne vous permet pas de récupérer automatiquement les revenus non versés dans le passé. Ces sommes font l'objet d'un contentieux séparé.
Attention : un label qui exploite vos enregistrements de manière marginale (un seul distributeur, aucune promotion) peut soutenir qu'il respecte l'obligation d'exploitation. La frontière entre "exploitation insuffisante" et "non-exploitation" n'est pas tranchée dans la loi — c'est au juge d'apprécier, en tenant compte des usages du secteur et des engagements contractuels.
Récupérer ses masters : les voies disponibles
"Récupérer ses masters" signifie récupérer les droits voisins producteur sur vos enregistrements, que le label détient en vertu du contrat signé. Il n'existe pas de mécanisme automatique en droit français : contrairement au droit américain (section 203 du Copyright Act), aucune "reversion" légale n'intervient après 35 ans. Voici les voies réelles.
1. La clause de réversion contractuelle
Si votre contrat prévoit une clause de réversion — retour des droits à l'artiste si le label n'exploite plus les enregistrements pendant une durée définie — c'est la voie la plus directe. Lisez votre contrat attentivement : cette clause est souvent rédigée de façon restrictive (catalogue entier et non titre par titre, définition étroite de "non-exploitation").
Si la clause existe et que ses conditions sont remplies, la notification au label suffit en théorie. En pratique, le label peut contester l'interprétation des conditions — auquel cas la résiliation doit être constatée judiciairement.
2. La résiliation pour faute
Les fautes classiques qui fondent une résiliation : non-paiement des royalties, refus de reddition de comptes, exploitation de vos enregistrements hors des usages prévus au contrat, cession des droits à un tiers sans votre accord (si votre contrat l'interdit), ou non-respect de la durée contractuelle. Chaque faute doit être documentée.
La résiliation pour faute s'obtient soit à l'amiable (le label accepte de rompre le contrat), soit judiciairement. Le juge peut prononcer la résolution du contrat (art. 1227 du Code civil), ce qui entraîne l'extinction des droits cédés et, éventuellement, des dommages et intérêts.
3. La négociation directe ou le rachat
Dans de nombreux cas — notamment avec des labels indépendants en difficulté financière — une négociation directe est possible. Le label peut accepter de vous céder vos masters moyennant un paiement forfaitaire ou un accord de partage de revenus. Cette option est souvent plus rapide et moins coûteuse qu'une procédure judiciaire.
Faites rédiger tout accord de cession par un avocat : une cession de masters mal rédigée peut laisser des zones grises sur les droits de synchronisation, les droits numériques ou les exploitations déjà en cours.
Avant d'agir : documenter et mettre en demeure
Avant toute démarche formelle, constituez votre dossier :
- Contrat original signé + tous les avenants
- Tous les relevés de droits et relevés de comptes reçus du label
- Preuves des exploitations : captures des plateformes (Spotify, Apple Music, Deezer) montrant que votre musique est disponible et génère des streams
- Correspondance email et courriers avec le label
- Preuves de non-paiement : relevés bancaires, absence de virements
- Tout document attestant des coûts d'enregistrement que vous avez vous-même avancés
La mise en demeure est l'étape obligatoire avant toute procédure. Elle doit être envoyée par lettre recommandée avec accusé de réception (LRAR), adressée au dirigeant du label (pas à votre contact habituel), et doit préciser :
- Les manquements constatés (avec dates et montants si possible)
- Le délai accordé pour régulariser (généralement 30 à 60 jours)
- Les mesures que vous envisagez à défaut (résiliation, action judiciaire, médiation CNM)
Une mise en demeure bien rédigée résout souvent le problème sans aller plus loin — ou constitue la pièce maîtresse de votre dossier si la situation s'aggrave.
La médiation CNM
Le Centre National de la Musique (CNM) dispose d'une commission de médiation pour les litiges professionnels dans le secteur musical. La médiation est confidentielle, moins coûteuse qu'un procès, et permet souvent d'obtenir un accord en quelques semaines à quelques mois — contre plusieurs années pour une procédure judiciaire.
La médiation CNM est adaptée aux litiges d'exécution contractuelle : non-paiement de royalties, refus de reddition de comptes, désaccord sur l'interprétation d'une clause. Elle n'est pas adaptée aux situations où le label conteste la validité du contrat lui-même ou soulève des questions de propriété intellectuelle complexes.
Pour saisir la médiation CNM : cnm.fr. La saisine nécessite que vous ayez préalablement tenté une résolution amiable directe avec le label (une mise en demeure non suivie d'effet suffit généralement à démontrer cette tentative).
L'action judiciaire : procédure et coûts réels
Si la médiation échoue ou si le litige est trop complexe, l'action judiciaire est la voie suivante. En matière de propriété intellectuelle et de contrats musicaux, la juridiction compétente est le tribunal judiciaire — les grandes villes ont une chambre spécialisée en propriété intellectuelle. Pour les litiges franciliens, le TJ de Paris est souvent compétent.
Les recours disponibles incluent :
- Référé en communication de pièces : pour contraindre le label à vous communiquer sa comptabilité si les relevés sont refusés ou incomplets — procédure rapide (quelques semaines).
- Action au fond en résiliation : pour faire prononcer la résiliation judiciaire du contrat, avec restitution des droits et dommages et intérêts — procédure longue (1 à 3 ans).
- Injonction de payer : si le litige porte uniquement sur des sommes dues et non contestées dans leur principe — procédure simplifiée.
Coûts réels
Soyez lucide sur les coûts avant d'engager une procédure :
- Honoraires d'avocat spécialisé en droit du spectacle : généralement entre 3 000€ et 15 000€ selon la complexité, souvent non récupérables même en cas de victoire.
- Frais d'expertise comptable si un audit judiciaire est ordonné.
- Délais : 1 à 3 ans pour une décision en première instance, 2 à 5 ans avec appel.
- Risque d'appel : un label avec des ressources peut faire durer la procédure.
L'action judiciaire est pertinente quand les sommes en jeu sont significatives (plusieurs milliers d'euros de royalties impayées), quand la clause de réversion est contestée, ou quand vous avez besoin d'un jugement pour faire constater officiellement la résiliation du contrat. Pour des litiges d'un montant modeste, la médiation CNM ou une négociation directe est presque toujours plus rentable.
Syndicats et ressources
Vous n'avez pas à gérer ce type de litige seul. Plusieurs organisations peuvent vous orienter, parfois vous accompagner, et certaines proposent un premier conseil juridique gratuit ou à faible coût :
- SNAM-CGT — Syndicat National des Artistes Musiciens : accompagnement des artistes-interprètes, défense individuelle dans les litiges avec les employeurs et les labels.
- CNM — Médiation et ressources professionnelles pour le secteur musical.
- Aide juridictionnelle — Si vos ressources sont limitées, vous pouvez bénéficier d'une aide de l'État pour financer un avocat. Renseignez-vous au tribunal de votre lieu de résidence ou sur service-public.fr.
Mon label ne me répond plus depuis plusieurs mois. Par où commencer ?
Envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception (LRAR) au siège social du label, adressée au dirigeant. Cette lettre doit demander explicitement un relevé de comptes semestriel (deux fois par an, CPI art. L.132-17-3), mentionner les sommes impayées si applicable, et fixer un délai de 30 jours pour répondre. Conservez l'accusé de réception. Si vous n'obtenez pas de réponse, cette mise en demeure sera la pièce centrale de tout recours ultérieur.
Mon contrat ne prévoit pas de clause de réversion. Est-ce qu'il y a un droit automatique à récupérer mes masters ?
Non. En droit français, il n'existe pas de mécanisme légal de réversion automatique pour les enregistrements phonographiques (contrairement au droit américain). Sans clause contractuelle, récupérer vos masters passe soit par une résiliation pour faute du label (non-exploitation, non-paiement, refus de reddition de comptes), soit par une négociation directe. Pour tout nouveau contrat, exigez une clause de réversion dès la négociation initiale.
Le label a vendu ou cédé mes masters à un autre label sans me prévenir. Est-ce légal ?
Cela dépend de votre contrat. Beaucoup de contrats autorisent la cession des droits à un tiers (notamment en cas de vente du catalogue ou de fusion). Si votre contrat n'autorise pas cette cession ou si elle se fait dans des conditions qui vous lèsent (changement des conditions de rémunération, par exemple), vous pouvez contester cette cession ou invoquer une rupture des engagements contractuels. Vérifiez les clauses de cession et d'intuitu personae dans votre contrat.
Le label prétend que je n'ai pas encore récupéré mon avance. Est-ce qu'il peut s'en servir pour ne rien me payer ?
Le recoupement est légal tant que les conditions du contrat sont respectées. Mais le label doit pouvoir vous démontrer, chiffres à l'appui, que l'avance n'est effectivement pas recoupée. C'est précisément l'objet de la reddition de comptes annuelle : vérifier que le calcul du recoupement est exact, que les revenus sont bien comptabilisés, et que les déductions appliquées correspondent à ce qui est prévu dans le contrat. Un refus de fournir ces justificatifs est en lui-même une faute contractuelle.
Ma musique est toujours sur Spotify mais le label ne me verse plus rien. Que faire ?
Cette situation — enregistrements exploités sans reversement — est une faute contractuelle claire. Documentez les exploitations (captures d'écran avec date, données Chartmetric ou Soundcharts si disponibles) puis mettez en demeure le label par LRAR. Si aucune régularisation n'intervient dans le délai fixé, saisissez la médiation CNM. Vous pouvez parallèlement contacter votre distributeur pour savoir si des revenus ont été versés au label — cette information peut être déterminante pour évaluer les sommes dues.
Combien de temps dure un procès pour récupérer ses masters ?
En première instance devant un tribunal judiciaire, comptez entre 18 mois et 3 ans. Si le label fait appel, ajoutez 1 à 2 ans. En tout : 3 à 5 ans dans les cas contentieux. La médiation CNM se règle en général en 3 à 6 mois. C'est la raison pour laquelle la médiation ou la négociation directe est presque toujours préférable dès que c'est possible, même si vous avez juridiquement tort moins que le label.
⚠️ Mon label a été placé en liquidation judiciaire et mes masters font partie des actifs — que se passe-t-il ?
C'est le scénario le plus difficile. En liquidation judiciaire, le patrimoine du label — y compris les droits voisins sur vos enregistrements — est géré par un liquidateur judiciaire dont la mission est de vendre les actifs pour payer les créanciers. Vos masters peuvent être cédés à un tiers sans que vous ayez votre mot à dire sur l'acheteur.
Ce que vous devez faire immédiatement :
- Déclarez vos créances au liquidateur — les royalties impayées constituent une créance sur le label. Vous devez la déclarer dans un délai court à compter de la publication au BODACC (généralement 2 mois pour les créanciers domiciliés en France). Passé ce délai, la créance est éteinte.
- Vérifiez si vous pouvez racheter vos masters — le liquidateur peut vous proposer de racheter les droits sur vos enregistrements. Ce n'est pas automatique, mais c'est possible, souvent à des conditions plus accessibles que dans une négociation ordinaire.
- Consultez un avocat sans attendre — les délais en procédure collective sont très courts. Un avocat peut aussi analyser si une clause de votre contrat (réversion, résiliation pour insolvabilité) vous donne un levier spécifique.
Ce que vous ne pouvez pas faire : bloquer la vente des masters. Si le liquidateur trouve un acheteur, la cession s'impose. En revanche, le nouveau détenteur hérite en principe des obligations contractuelles envers vous — y compris le paiement des royalties futures et l'obligation de reddition de comptes.
La publication au BODACC est le signal d'alerte. Si vous avez des doutes sur la solidité financière de votre label, configurez une alerte sur son nom — c'est gratuit et peut vous faire gagner plusieurs semaines décisives.
Sources : Code de la Propriété Intellectuelle — loi n°2016-925 du 7 juillet 2016 (loi LCAP). Code civil — art. 1217, 1227 (résolution du contrat). cnm.fr (médiation).
