NFT et droits musicaux : ce que vous cédez (et ne cédez pas)
- Un NFT seul ne transfère aucun droit d'auteur — ni pour l'acheteur, ni contre vous. La cession de droits en France exige un acte écrit explicite (art. L.131-3 CPI) qu'un smart contract ne remplace pas.
- L'acheteur d'un NFT musical obtient un collectible, pas une licence d'exploitation ni une part de vos droits, sauf si votre contrat ou les conditions de la plateforme le prévoient explicitement.
- Les royalties automatiques sur les reventes ne sont pas garanties — les plateformes peuvent les désactiver et les ventes de gré à gré les contournent.
- Les gains sur ventes de NFT sont taxables en France — comme BNC (créateurs) ou sous le régime des actifs numériques selon la situation.
Ce qu'un NFT est (et n'est pas)
Un NFT (non-fungible token, jeton non fongible) est un enregistrement unique sur une blockchain — Ethereum dans la plupart des cas musicaux. Cet enregistrement contient un identifiant unique et pointe vers un fichier externe : une image, un fichier audio, une vidéo.
Ce que le NFT n'est pas :
- Il n'est pas le fichier musical lui-même — la majorité des NFTs pointent vers un fichier hébergé sur un serveur tiers ou sur IPFS. Si l'hébergement disparaît, le NFT pointe vers du vide.
- Il n'est pas un titre de propriété sur les droits d'auteur de la musique qu'il représente.
- Il n'est pas un contrat au sens du Code civil français — un smart contract est du code informatique, pas un acte juridique formalisé répondant aux exigences de l'article L.131-3 CPI.
En droit français, les NFTs sont qualifiés d'actifs numériques au sens de l'article L.54-10-1 du Code monétaire et financier, introduit par la loi PACTE de 2019. Cette qualification a des implications fiscales (voir section fiscalité) mais ne dit rien sur leur rapport aux droits d'auteur musicaux.
NFT et droits d'auteur : le malentendu fondamental
En droit français, les droits d'auteur naissent à la création et appartiennent à l'auteur (art. L.111-1 CPI). Toute cession de droits patrimoniaux doit être écrite, explicite et limitée à des droits, une durée et un territoire précisément définis (art. L.131-3 CPI).
Un NFT mintéé sur une blockchain ne satisfait à aucune de ces exigences. Minter un NFT de votre musique — c'est-à-dire créer un enregistrement blockchain qui y fait référence — ne transfère aucun droit d'auteur à quiconque. L'acheteur du NFT ne peut pas :
- reproduire votre musique (la mettre sur son propre album, la synchroniser dans une vidéo) ;
- la distribuer ou la diffuser publiquement ;
- en créer des œuvres dérivées ;
- la vendre à une tierce partie avec plus de droits qu'il n'en avait lui-même.
Ce principe s'applique dans les deux sens : vous ne perdez pas vos droits en mintant, mais vous ne les cédez pas non plus automatiquement à l'acheteur. La seule chose que le NFT transfère par défaut est la propriété du token — un objet de collection numérique, comme un billet de loterie périmé.
Ce qu'un NFT peut conférer si le contrat le prévoit
Un NFT peut être accompagné d'un accord juridique explicite qui définit ce que l'acheteur reçoit en plus du token. Les configurations les plus courantes dans le secteur musical :
| Ce que le contrat prévoit | Ce que l'acheteur obtient réellement | Validité en droit français |
|---|---|---|
| Licence d'usage personnel non exclusive | Le droit d'écouter et de montrer l'œuvre à titre privé | Valide si écrit et précis |
| Part des revenus de streaming (royalty share) | Un pourcentage des revenus générés par la musique sur les plateformes | Valide — assimilable à une convention de partage de revenus |
| Cession de droits d'auteur (partielle ou totale) | Des droits patrimoniaux réels sur l'œuvre | Valide seulement si l'accord écrit respecte les exigences de l'art. L.131-3 CPI |
| Accès à du contenu exclusif, concerts, backstage | Des avantages de fan — pas des droits sur la musique | Valide — assimilable à un contrat de services |
Le modèle de partage de revenus de streaming (royalty share NFT) est celui qui a trouvé le plus de légitimité pratique dans le secteur. Des plateformes comme Royal.io ont construit leur modèle sur cette base : les fans achètent un token qui leur donne droit à un pourcentage des revenus de streaming d'un titre. Ce n'est pas une cession de droits d'auteur — c'est un accord de partage de revenus sécurisé par un token. Les deux sont très différents.
Plateformes et conditions d'utilisation
Quand vous mintez un NFT sur une plateforme (Sound.xyz, Catalog, OpenSea, Rarible, ou une plateforme généraliste), vous acceptez ses conditions d'utilisation. Ces conditions varient considérablement et peuvent inclure :
- Une licence sur votre contenu accordée à la plateforme : la plupart des plateformes exigent une licence pour héberger, afficher et promouvoir votre œuvre. Vérifiez si cette licence est non exclusive et limitée à ces finalités — ou si elle est formulée de façon plus large.
- Des droits de modération : la plateforme peut retirer votre NFT si elle considère qu'il viole ses règles. Votre NFT peut disparaître de la plateforme sans que cela efface l'enregistrement blockchain, mais les acheteurs ne pourront plus y accéder via le site.
- Des frais sur les ventes primaires et secondaires : entre 2 % et 15 % selon les plateformes, prélevés automatiquement à chaque transaction.
- La responsabilité sur les droits : vous garantissez à la plateforme que vous détenez bien les droits sur ce que vous mintez. Si vous mintez une musique qui contient un sample non clearé ou des performances d'autres artistes sans accord, vous êtes responsable.
Les royalties NFT : promesse et réalité
L'un des arguments centraux du pitch NFT aux artistes était la promesse de royalties automatiques sur chaque revente — programmées dans le smart contract, sans intermédiaire. En pratique, ce mécanisme s'est avéré beaucoup moins fiable qu'annoncé.
Trois problèmes structurels :
- Les plateformes peuvent choisir de ne pas les appliquer. OpenSea, la plus grande plateforme NFT mondiale, a annoncé en 2023 qu'elle rendait les royalties de créateurs optionnelles pour les acheteurs. D'autres plateformes ont suivi. Le smart contract peut prévoir une royalty de 10 % — si la plateforme qui traite la transaction choisit de ne pas la prélever, vous ne recevez rien.
- Les ventes de gré à gré les contournent complètement. Deux personnes peuvent transférer un NFT directement entre wallets sans passer par une plateforme. Aucune royalty n'est déclenchée dans ce cas.
- Le droit de suite musical n'existe pas en France. Le droit de suite (art. L.122-8 CPI) garantit aux artistes plasticiens une part sur les reventes de leurs œuvres originales. Ce droit n'existe pas pour la musique — et le smart contract ne crée pas un droit de suite là où la loi n'en prévoit pas.
La royalty NFT reste donc une promesse contractuelle limitée à ce que la plateforme accepte de faire respecter — pas un droit garanti.
Fiscalité en France
Les gains générés par la vente de NFTs sont imposables en France. Le traitement fiscal dépend de votre situation et de la nature de l'activité :
- Artiste qui vend ses propres œuvres en NFT : les revenus sont généralement imposés comme BNC (bénéfices non commerciaux) au titre de l'activité d'artiste-auteur, ou comme BIC (bénéfices industriels et commerciaux) si l'activité est commerciale et régulière.
- Personne qui achète et revend des NFTs : les plus-values peuvent relever du régime des actifs numériques (art. 150 VH bis CGI), avec un taux forfaitaire de 30 % (prélèvement forfaitaire unique, PFU) si les cessions annuelles dépassent 305 €. En dessous de ce seuil, exonération.
- NFT reçus en échange de services ou de musique : imposables comme revenu à la valeur de marché au moment de la réception.
Quelqu'un a minté un NFT avec ma musique sans mon accord. Que faire ?
C'est une violation de vos droits d'auteur — la personne a reproduit votre œuvre sans autorisation (art. L.335-2 CPI). Première étape : signalez le NFT à la plateforme via son processus de signalement DMCA ou équivalent — la plupart des plateformes sérieuses ont une procédure de retrait pour les contenus contrefaisants. Documentez la violation avant le retrait (captures d'écran, URL de transaction blockchain). Si la plateforme ne réagit pas ou si les préjudices sont significatifs, une mise en demeure formelle via un avocat en propriété intellectuelle est l'étape suivante. L'enregistrement blockchain ne disparaît pas avec le retrait de plateforme, mais rend le NFT inexploitable commercialement.
J'ai vendu un NFT de ma musique. Est-ce que l'acheteur peut maintenant l'utiliser commercialement ?
Uniquement si votre contrat (les conditions qui accompagnaient le NFT) le prévoyait explicitement. Si vous avez simplement minté et vendu sans accord écrit, l'acheteur ne détient qu'un token numérique — il ne peut pas utiliser votre musique dans une publicité, un film, un jeu, ou tout autre usage commercial sans votre accord séparé. Si vous n'êtes pas sûr de ce que vous avez signé, relisez les conditions de la plateforme sur laquelle vous avez minté — c'est là que se trouvent les termes par défaut.
Une plateforme me propose un "royalty share NFT" qui donne aux acheteurs une part de mes revenus Spotify. Est-ce légal ?
En principe oui, si la structure est celle d'un accord de partage de revenus entre vous et les détenteurs de tokens — comme un accord entre associés sur des revenus futurs. Ce n'est pas une cession de droits d'auteur, c'est un contrat financier. Deux points à vérifier avant de signer : (1) les conditions de la plateforme sur la part qu'elle prélève et sur ce qui se passe si elle ferme ; (2) votre distributeur (DistroKid, TuneCore, etc.) doit autoriser ce type d'arrangement — certains contrats de distribution l'interdisent ou exigent une validation préalable.
Mon label a signé un deal 360°. Peut-il réclamer une part des revenus de mes NFTs ?
Ça dépend de la rédaction du contrat. Un deal 360° couvre les "revenus dérivés de l'activité artistique" — si les ventes de NFTs sont assimilées à des revenus de l'activité artistique, le label peut en revendiquer une part. La question est particulièrement sensible pour les royalty share NFTs, où les revenus proviennent directement du streaming (que le label commissionne déjà). Faites examiner votre contrat label avant de vous lancer dans une activité NFT — si le contrat est antérieur à 2020, il ne mentionne probablement pas les NFTs, ce qui laisse la question ouverte à interprétation.
Est-ce que je dois déclarer les NFTs que j'ai reçus en échange de ma musique, même si je ne les ai pas encore revendus ?
Oui, en principe. Un NFT reçu en contrepartie d'un service (votre musique) constitue une rémunération en nature, imposable à sa valeur de marché au moment de la réception. C'est la même logique qu'être payé en actions ou en biens : la valeur reçue est un revenu, qu'elle soit ou non convertie en euros. L'absence de liquidité immédiate ne change pas le principe — mais l'administration fiscale admet que la valeur de marché d'un NFT peu liquide est difficile à établir. Documentez la valeur au moment de la réception et consultez un comptable.
⚠️ Pire cas : j'ai vendu des NFTs en pensant transférer des droits sur ma musique, et maintenant plusieurs acheteurs se réclament copropriétaires. Que faire ?
Si aucun acte écrit valide au sens de l'art. L.131-3 CPI n'a été signé, aucune cession de droits d'auteur n'a eu lieu juridiquement — peu importe ce que les acheteurs pensaient acheter. Votre position légale est donc potentiellement meilleure que ce que la situation semble indiquer. Cela dit, des acheteurs qui ont payé un prix élevé en croyant acheter des droits peuvent revendiquer un remboursement ou des dommages pour erreur sur la chose vendue (art. 1132 Code civil). Consultez un avocat en propriété intellectuelle avant toute communication avec les acheteurs concernés — ce que vous dites publiquement peut être retenu contre vous.
Sources : Code de la Propriété Intellectuelle — art. L.111-1, L.122-8, L.131-3 · Code monétaire et financier, art. L.54-10-1 (loi PACTE 2019) · CGI, art. 150 VH bis.
