Droits et séparation d'un groupe musical

Position éditoriale : la plupart des groupes n'ont aucun accord écrit sur ce qu'il se passe en cas de départ d'un membre ou de séparation. Quand ça arrive, tout le monde suppose que "ça se réglera à l'amiable" — jusqu'à ce que ça ne se règle pas. Ce guide couvre ce qu'il faut prévoir quand tout va bien, et comment gérer l'après quand ça s'est mal passé.
L'essentiel
  • Le nom de scène n'est protégé que si vous l'avez enregistré (marque INPI) ou si vous pouvez démontrer un usage antérieur. En son absence, n'importe quel ex-membre peut théoriquement l'utiliser.
  • Les droits SACEM appartiennent aux auteurs-compositeurs individuellement — pas au groupe en tant qu'entité. Un membre qui n'a pas écrit les chansons n'a pas de droits SACEM sur celles-ci.
  • Les masters appartiennent à celui qui a financé l'enregistrement — si c'est le groupe collectivement, il s'agit d'une propriété indivise, source fréquente de blocage.
  • Un compte de distribution au nom d'un seul membre signifie que ce membre contrôle le catalogue entier — y compris la possibilité de retirer des œuvres des plateformes.
  • Un accord interne écrit (même simple) au début de la vie du groupe règle 90 % des problèmes avant qu'ils n'existent.

Le nom de scène

Le nom d'un groupe est sa première valeur symbolique et commerciale. Sa protection juridique est cependant souvent inexistante en pratique.

Marque déposée à l'INPI

La protection la plus solide : déposer le nom comme marque à l'Institut National de la Propriété Industrielle (INPI). Cela confère un droit exclusif d'usage dans les classes désignées (musique, spectacles, etc.) sur le territoire français.

Déposer une marque INPI représente un coût modeste face au risque d'un litige sur le nom. Les tarifs exacts (qui évoluent) sont consultables sur inpi.fr.

Qui dépose ?

C'est la question centrale. Une marque déposée au nom d'un seul membre appartient à ce membre. Si le groupe se sépare et que ce membre garde la marque, les autres ne peuvent légalement plus utiliser le nom.

Options pour un dépôt collectif :

Si le nom n'est pas déposé, la protection repose sur "l'antériorité d'usage". Vous pouvez faire valoir que vous utilisez ce nom depuis une date précise (publications, contrats, affiches datées), mais cette preuve est plus difficile à établir et le litige plus coûteux. Une action en concurrence déloyale ou en parasitisme est possible, mais incertaine.

Marque et droit moral

Attention : la marque déposée protège le nom commercial, pas le droit moral des artistes. Un ex-membre ne peut pas utiliser le nom de marque, mais peut toujours dire "j'ai fondé ce groupe" ou "j'ai composé ces chansons" — c'est son droit moral d'auteur, inaliénable.

Droits d'auteur et SACEM

Les droits d'auteur appartiennent aux auteurs-compositeurs individuellement, pas au groupe en tant qu'entité. C'est une source fréquente de malentendu dans les groupes.

Droits SACEM selon le rôle dans le groupe
Rôle Droits SACEM ? Base
A écrit les paroles Oui — part auteur (texte) CPI Art. L.113-1
A composé la mélodie Oui — part compositeur (mélodie) CPI Art. L.113-1
A joué un instrument (sans écrire) Non au titre d'auteur — droits voisins d'interprète uniquement CPI Art. L.212-1
A arrangé une composition originale d'autrui Oui si l'arrangement est original et autorisé — part arrangeur CPI Art. L.113-4
Le batteur qui n'a pas écrit de chansons n'a pas de droits SACEM dessus. Il a des droits voisins d'interprète (ADAMI/SPEDIDAM) sur les enregistrements, mais pas de droits d'auteur. Cette distinction est souvent mal comprise et source de conflits à la séparation.

Les déclarations SACEM en groupe

Chaque chanson est déclarée à la SACEM avec une répartition entre les co-auteurs (le "split sheet"). Cette répartition est enregistrée lors de la déclaration et détermine qui reçoit quels droits.

Si vous n'avez jamais formalisé les splits par écrit, la SACEM applique une répartition par défaut entre co-auteurs déclarés — généralement à parts égales entre auteur(s) et compositeur(s). Cette répartition peut être contestée, mais c'est long et difficile après le fait.

Formalisez les splits avant de déclarer à la SACEM, pas après. Un email confirmé par tous les membres faisant état de la répartition acceptée vaut comme accord écrit.

Les masters et l'enregistrement

Les masters (enregistrements phonographiques) appartiennent à celui qui a financé l'enregistrement — le producteur phonographique au sens de la loi.

Propriété des masters selon le mode de production
Mode de production Propriétaire des masters Risque à la séparation
Produit par un label Le label Vous ne contrôlez rien — mais c'est clair
Auto-produit, financé par un seul membre Ce membre Il peut retirer le catalogue, changer la distribution
Auto-produit, financement collectif Indivision entre tous les membres Blocage fréquent — unanimité requise pour toute décision
Produit via une structure juridique du groupe La structure juridique Résolution via les statuts ou la dissolution

L'indivision : le problème pratique

Si les masters sont en indivision (propriété collective sans structure), chaque acte de disposition (licence de synchro, nouveau distributeur, retrait d'une plateforme) requiert en théorie l'accord de tous les indivisaires. Un seul membre récalcitrant peut bloquer l'ensemble.

En cas de blocage prolongé, il est possible de saisir le tribunal pour demander soit la gestion judiciaire, soit la vente et partage — mais c'est long et coûteux.

Compte de distribution et catalogue

Le compte de distribution (DistroKid, TuneCore, Believe, CD Baby, etc.) est le point de contrôle du catalogue numérique. Qui contrôle ce compte contrôle :

Si le compte distributeur est au nom d'un seul membre, ce membre a un pouvoir total sur le catalogue numérique du groupe. Il peut retirer toutes les chansons des plateformes du jour au lendemain. C'est une arme puissante dans un conflit de séparation.

Bonnes pratiques pour la gestion du compte distributeur

L'accord interne : ce qu'il doit couvrir

Vous n'avez pas besoin d'un contrat complexe de 30 pages. Un document signé par tous les membres, couvrant les points ci-dessous, règle l'essentiel :

Points essentiels à couvrir dans un accord interne de groupe
Point Ce qu'il faut préciser
Nom de scène Qui le possède ? Qui peut l'utiliser si un membre part ? Que se passe-t-il à la dissolution ?
Propriété des masters Qui a financé l'enregistrement ? Quelle est la répartition ? Qui décide des licences ?
Splits SACEM Répartition des droits d'auteur par chanson (ou règle générale de répartition)
Revenus Comment les revenus (concerts, streaming, synchro) sont-ils répartis entre membres ?
Départ d'un membre Conserve-t-il ses droits sur le catalogue existant ? Peut-il réclamer une part du nom ?
Décisions importantes Qui décide quoi ? Unanimité ou majorité ? Pour quels types de décisions ?
Dissolution Comment se répartit le catalogue en cas de séparation définitive ?
Clause buy or sell Si un membre veut racheter la part d'un autre, il fixe un prix — l'autre choisit soit de vendre à ce prix, soit d'acheter au même prix. Force une sortie propre en cas de blocage.
Cet accord est distinct des contrats que vous signez avec des tiers (label, éditeur, management). C'est un accord entre membres du groupe — il n'a pas besoin d'être notarié ou déposé quelque part. Un document écrit, daté et signé par tous les membres suffit.

Départ d'un membre : les scénarios

Scénario 1 : départ amiable, accord interne existant

Le scénario idéal. L'accord interne précise ce que le membre sortant conserve (droits SACEM sur ses compositions, éventuellement une part des masters) et ce qu'il perd (droit d'utiliser le nom, revenus futurs du groupe). Application directe.

Scénario 2 : départ amiable, pas d'accord interne

La négociation s'improvise. Points d'achoppement fréquents :

En l'absence d'accord, les droits d'auteur SACEM restent acquis à vie — vous ne pouvez pas les retirer à un ex-membre pour les chansons qu'il a co-écrites. Les droits voisins d'interprète (ADAMI/SPEDIDAM) sur les enregistrements existants également.

Scénario 3 : départ conflictuel

Les fronts ouverts classiques :

Licence croisée comme sortie de blocage : si les membres ne s'accordent pas sur la propriété du catalogue mais veulent continuer à l'exploiter chacun de leur côté, une licence croisée est une alternative au contentieux. Chaque membre exploite librement le catalogue commun en versant des redevances proportionnelles aux autres. Ça nécessite un accord écrit, mais c'est souvent moins destructeur qu'un procès.
Médiation avant le tribunal : le CNM propose des consultations pour les litiges entre professionnels de la musique. Une médiation civile classique est aussi disponible via les conciliateurs de justice (gratuit, rapide). À tenter avant toute assignation — un litige entre anciens membres de groupe peut durer 2 à 3 ans et coûter bien plus que ce qu'on cherche à récupérer.
Bloquer le catalogue de distribution est une tentation courante en cas de conflit. Retirer délibérément des titres des plateformes pour nuire à des co-créateurs peut être qualifié d'abus de droit, voire d'acte de concurrence déloyale — surtout si les autres membres ont des droits sur ces enregistrements. Documentez tout mouvement unilatéral du catalogue.

Séparation : les étapes concrètes

Si le groupe se dissout définitivement, voici les actions à mener de façon ordonnée :

  1. Documenter l'accord de séparation par écrit — même une lettre signée par tous les membres stipulant la fin de la collaboration et les modalités de répartition.
  2. Notifier le distributeur — préciser qui hérite du compte ou si le catalogue doit être transféré à un nouveau compte. Certains distributeurs refusent de modifier le titulaire sans accord signé de tous les membres.
  3. SACEM : informer si nécessaire — les déclarations passées restent valides, les droits continuent à être versés selon les splits déclarés. Si la structure du groupe est dissous, les membres individuels reçoivent directement.
  4. Marque INPI — décider si la marque est maintenue, transférée à un membre, ou abandonnée (non-renouvellement à l'échéance).
  5. Contrats en cours — informer les cocontractants (booking, label, management) de la dissolution. Certains contrats peuvent prévoir une clause de dissolution.
  6. Structure juridique — si une SARL, SAS ou association était titulaire des droits, procédure de dissolution et liquidation selon le type de structure.
Questions fréquentes
Un ex-membre peut-il sortir de la musique en utilisant les compositions du groupe ?

Ça dépend de son rôle. S'il est auteur-compositeur des chansons en question, il peut les ré-enregistrer et les distribuer — c'est son droit d'auteur. Il ne peut pas reprendre l'enregistrement original (droits voisins du producteur), mais il peut faire de nouvelles versions. S'il est interprète seulement et n'a pas co-écrit les chansons, il ne peut pas les exploiter sans l'accord des auteurs-compositeurs.

Un membre peut-il continuer à utiliser le nom du groupe sous un autre line-up ?

Uniquement si le nom est une marque qu'il détient (ou co-détient). Sans marque déposée, le droit au nom repose sur l'antériorité d'usage et l'accord entre membres. En pratique, continuer à tourner sous un nom que les autres membres contestent expose à des actions en concurrence déloyale et en parasitisme. Le tribunal apprécie au cas par cas — l'identité du groupe, son histoire publique, qui l'a fondé, qui en est l'élément central artistique.

Les droits SACEM d'un membre décédé que se passe-t-il ?

Les droits patrimoniaux d'auteur sont transmissibles par héritage. Les héritiers du membre décédé continuent à percevoir les droits SACEM sur les chansons qu'il a co-écrites, pendant la durée de protection (70 ans après la mort). Le droit moral est transmis aux héritiers qui peuvent l'exercer pour protéger l'œuvre de toute dénaturation.

⚠️ Un ex-membre a retiré tout notre catalogue des plateformes. Que faire ?

Agissez rapidement sur plusieurs fronts :

  1. Contactez le distributeur immédiatement pour signaler un retrait non autorisé. Si d'autres membres ont des droits sur les enregistrements, le distributeur peut être amené à geler le compte en attendant un accord.
  2. Documentez le retrait : captures d'écran datées, historique des revenus perdus.
  3. Mise en demeure de l'ex-membre par lettre recommandée, avec demande de remise en ligne immédiate.
  4. Si le retrait était abusif (enregistrements co-produits, catalogue commun), consultez un avocat spécialisé pour une action en référé d'urgence. Le juge peut ordonner le rétablissement du catalogue en quelques jours.
⚠️ Deux ex-membres continuent à tourner sous notre nom sans mon accord. Quels recours ?

Si le nom est une marque que vous co-détenez ou détenez seul, vous pouvez :

  • Mettre en demeure d'arrêter l'usage du nom
  • Saisir le tribunal de commerce ou judiciaire pour contrefaçon de marque
  • Demander une mesure conservatoire d'urgence pour faire cesser immédiatement l'usage

Si le nom n'est pas déposé en marque, l'action est fondée sur la concurrence déloyale (confusion dans l'esprit du public) ou le parasitisme — plus difficile mais possible si vous avez des preuves d'usage antérieur et de notoriété.

Ce guide est rédigé à des fins d'information générale et ne constitue pas un conseil juridique personnalisé. Sources : INPI — dépôt de marque nom de groupeSACEM — déclarer une œuvre collective.