Droits voisins

Les contrats que les labels proposent aux artistes cèdent les droits voisins patrimoniaux au producteur. Ce que ces contrats ne disent jamais clairement : une partie de vos droits voisins ne peut légalement pas être cédée. La rémunération équitable — pour les diffusions radio, TV et lieux publics — reste à vous quoi qu'il soit écrit. Les artistes qui ne le savent pas ne réclament rien. Ceux qui signent leurs contrats le savent très bien.
L'essentiel
  • Les droits voisins ne sont pas le droit d'auteur. Ils protègent la prestation (l'interprète) et l'investissement (le producteur phonographique) — pas l'œuvre elle-même.
  • Deux catégories distinctes : droits voisins de l'interprète (ADAMI, SPEDIDAM) et droits voisins du producteur (SCPP, SPPF, ou perception directe).
  • La rémunération équitable est une perception obligatoire sur certains usages (radio, lieux publics) — elle est collectée et répartie par la SCPP et la SPPF côté producteurs, ADAMI et SPEDIDAM côté interprètes.
  • Si vous êtes auto-produit, vous pouvez cumuler les droits voisins producteur et interprète — à condition de vous affilier aux bonnes sociétés.

Qu'est-ce qu'un droit voisin

Le droit d'auteur protège l'œuvre — la composition, les paroles. Les droits voisins protègent autre chose : la prestation de l'artiste-interprète (le musicien qui joue, le chanteur qui chante) et l'investissement du producteur phonographique (la personne ou structure qui a financé et organisé l'enregistrement).

Ces droits sont dits "voisins" parce qu'ils gravitent autour du droit d'auteur sans en être. Ils sont régis par les articles L.211-1 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.

Un même titre peut faire l'objet de plusieurs couches de droits simultanément : droits d'auteur sur la composition, droits voisins de l'interprète, droits voisins du producteur. Ces couches sont indépendantes et peuvent appartenir à des personnes différentes.
Droit d'auteur vs droits voisins — quelle différence ?
Type de droit Qui en bénéficie Ce qu'il protège Durée
Droit d'auteur Compositeurs, paroliers L'œuvre (mélodie, paroles) 70 ans après la mort de l'auteur
Droits voisins — interprète Musiciens, chanteurs, choristes La prestation, l'interprétation 70 ans après la première publication (phonogrammes)
Droits voisins — producteur Celui qui finance l'enregistrement L'enregistrement (master) 70 ans après la première publication

Droits voisins de l'interprète

L'artiste-interprète est celui qui "représente, chante, récite, déclame, joue ou exécute de toute autre manière une œuvre littéraire ou artistique" (CPI, art. L.212-1). Cela inclut les musiciens de session, les choristes, les solistes — pas seulement le nom en haut de l'affiche.

L'interprète bénéficie de deux types de protections :

En pratique, les droits patrimoniaux de l'interprète sont souvent cédés contractuellement au producteur dès la signature d'un contrat d'enregistrement ou d'un contrat de cession de droits. Ce qui reste — et qui ne peut pas être cédé entièrement — c'est la part revenant à l'interprète dans la rémunération équitable.

ADAMI et SPEDIDAM

Deux sociétés collectent et répartissent les droits des artistes-interprètes en France :

La frontière entre les deux n'est pas toujours évidente. Si vous êtes à la fois interprète principal et musicien d'accompagnement selon les projets, vous pouvez adhérer aux deux. L'adhésion à l'ADAMI et à la SPEDIDAM est une démarche active — sans elle, vous ne percevez rien.

Exemple concret : Marc joue les guitares sur l'album d'un chanteur. Il n'a pas composé la musique, il n'a pas écrit les paroles — il interprète ce qu'on lui demande.
  • Marc n'a pas de droits d'auteur sur cet album (il n'a rien composé).
  • Marc a des droits voisins d'interprète sur son jeu de guitare — gérés par l'ADAMI ou la SPEDIDAM.
  • Si son contrat de session lui a fait céder ses droits patrimoniaux contre un forfait, il conserve quand même sa part de rémunération équitable — celle-là ne peut pas être cédée par contrat.
La même logique s'applique à tous les musiciens de session, choristes et instrumentistes.

Droits voisins du producteur phonographique

Le producteur phonographique est "la personne, physique ou morale, qui a l'initiative et la responsabilité de la première fixation d'une séquence de son" (CPI, art. L.213-1). C'est celui qui finance et organise l'enregistrement — pas nécessairement celui qui compose ou interprète.

Le producteur bénéficie d'un droit exclusif : il peut autoriser ou interdire la reproduction et la mise à disposition du phonogramme. C'est ce droit qui fonde la capacité d'un label à distribuer un album et à en percevoir les revenus.

Les droits voisins producteur sont collectés par la SCPP (Société Civile des Producteurs Phonographiques) et la SPPF (Société Civile des Producteurs de Phonogrammes en France). La SCPP représente principalement les grandes structures et leurs affiliés, la SPPF les producteurs indépendants et artistes auto-produits — mais les deux perçoivent sur des usages similaires (rémunération équitable, copie privée).

Vous ne pouvez adhérer qu'à l'une des deux. Ce choix est structurant et définitif. En pratique : si vous êtes artiste auto-produit ou petit label indépendant, la SPPF est généralement plus adaptée. Si votre label est affilié au SNEP (Syndicat National de l'Édition Phonographique), c'est probablement la SCPP. Renseignez-vous auprès des deux avant de vous engager — scpp.fr et sppf.com.
L'ISRC est indispensable. Le code ISRC (International Standard Recording Code) identifie chaque enregistrement de façon unique. Sans ISRC déclaré pour chaque phonogramme, les sociétés de gestion collective ne peuvent pas relier les diffusions à votre catalogue — et vous ne percevez rien. Votre distributeur numérique attribue généralement les ISRC automatiquement ; vérifiez qu'ils sont bien renseignés dans vos déclarations SCPP/SPPF.

La rémunération équitable

Certains usages des phonogrammes commerciaux n'ouvrent pas de droit à autorisation préalable, mais donnent lieu à une rémunération équitable : diffusion radiophonique, sonorisation de lieux publics (commerces, restaurants, hôtels), diffusion dans les transports.

Ce mécanisme est prévu par l'article L.214-1 du CPI. La collecte est assurée par la SPRE (Société pour la Perception de la Rémunération Équitable), qui perçoit auprès des radios et diffuseurs, puis redistribue à parts égales entre producteurs et interprètes — la moitié revenant à l'ADAMI et la SPEDIDAM pour redistribution aux artistes.

Point essentiel : ce droit est incessible. Même si vous avez signé un contrat cédant tous vos droits voisins patrimoniaux à un producteur, vous conservez votre part de rémunération équitable — à condition d'être déclaré auprès de l'ADAMI ou de la SPEDIDAM. Aucune clause contractuelle ne peut vous en priver.

Copie privée : les artistes-interprètes bénéficient également d'une rémunération pour copie privée, prélevée sur les supports vierges (téléphones, disques durs, clés USB). Cette rémunération est gérée par Copie France et redistribuée via l'ADAMI et la SPEDIDAM. Elle s'ajoute à la rémunération équitable et nécessite la même condition : être déclaré.
La rémunération équitable ne concerne que les phonogrammes commerciaux. Si votre musique circule uniquement en téléchargement privé ou en usage non commercial, ce mécanisme ne s'applique pas. Et si vous n'êtes pas déclaré auprès des bonnes sociétés, la part qui vous revient ira dans le pot commun des irrépartissables.

Cumul des droits si vous êtes auto-produit

Si vous avez composé, interprété et produit vous-même votre enregistrement, vous pouvez cumuler plusieurs types de droits sur le même titre :

Ce cumul est légal et même logique — vous portez plusieurs casquettes. Mais il nécessite d'adhérer à chacune de ces sociétés séparément, de déclarer vos œuvres et enregistrements dans chacune d'elles, et de comprendre que les délais et modalités de versement diffèrent d'une société à l'autre.

Être auto-produit ne veut pas dire percevoir automatiquement tout ce qui vous est dû. C'est une démarche active, multi-société, qui prend du temps à mettre en place. Commencez tôt.

Durée de protection

La durée de protection des droits voisins est de 70 ans à compter de la première publication du phonogramme (directive européenne 2011/77/UE, transposée en droit français). Cette durée a été allongée en 2011 — avant, elle était de 50 ans.

Pour les interprètes, cette extension à 70 ans est conditionnée : si le producteur ne met pas le phonogramme à la vente ou en location pendant les 50 premières années, l'interprète peut demander la résiliation de son contrat de cession et récupérer ses droits voisins. C'est une protection peu connue mais réelle.

Vos droits renforcés depuis 2021

L'ordonnance du 12 mai 2021 (transposant la directive européenne 2019/790) a introduit de nouveaux droits pour les artistes-interprètes dans le CPI, aux articles L.212-3-1 et suivants :

Ces droits sont récents et encore peu invoqués en pratique — les procédures sont en construction. Mais ils existent. Si vous estimez être sous-rémunéré par rapport au succès de votre catalogue, ils constituent un fondement légal pour engager une discussion avec votre producteur.
Erreurs fréquentes qui vous font perdre vos droits voisins :
  • "J'ai touché mon cachet de session, c'est réglé." Non — le cachet couvre la prestation initiale. Les exploitations futures (streaming, radio, TV) sont des droits séparés.
  • "Je ne suis pas assez connu pour m'inscrire à l'ADAMI ou la SPEDIDAM." L'adhésion est peu coûteuse et les droits s'accumulent à vie. Chaque diffusion compte, même sur une petite radio.
  • "Mon contrat dit que je cède tous mes droits — c'est standard." La rémunération équitable ne peut en pratique pas être capturée par contrat — ADAMI et SPEDIDAM la reversent directement aux artistes déclarés, indépendamment de ce qu'a signé l'artiste. Et une cession "tous droits" mérite toujours d'être négociée.
  • "Mon nom n'apparaît pas sur Spotify, mais c'est pas grave." C'est une atteinte à votre droit moral. Le producteur a l'obligation de corriger les métadonnées.
  • "Je ne vérifie pas mes relevés ADAMI/SPEDIDAM." Les erreurs de répartition existent. Vérifiez au moins une fois par an — vous avez 5 ans pour réclamer.
Questions fréquentes
Je suis musicien de session. Est-ce que j'ai des droits sur les enregistrements auxquels j'ai participé ?

Oui — vous avez des droits voisins d'interprète sur votre prestation. Mais dans la pratique, vous avez probablement signé un contrat de cession de ces droits au producteur de la session. Relisez ce contrat.

Ce que vous ne pouvez pas avoir cédé intégralement : votre part dans la rémunération équitable. L'ADAMI et/ou la SPEDIDAM collectent une part pour vous même si vos droits patrimoniaux ont été cédés. Adhérez à ces sociétés si ce n'est pas fait.

Mon label perçoit les droits voisins producteur à ma place — est-ce normal ?

Si votre label est le producteur phonographique de vos enregistrements (c'est-à-dire qu'il a financé et organisé leur réalisation), oui — il est légitimement titulaire des droits voisins producteur et les perçoit directement via la SCPP ou la SPPF.

Ce qui doit être précisé dans votre contrat : quelle part de ces perceptions vous revient, et comment. Si le contrat est muet sur ce point, c'est un problème — renégociez ou consultez.

Quelle différence entre droits voisins et droits d'auteur sur le streaming ?

Sur chaque stream, plusieurs droits sont activés en parallèle :

  • La SACEM collecte les droits d'auteur sur la composition (mélodie + paroles).
  • Le distributeur/label perçoit les droits voisins producteur directement de la plateforme.
  • L'ADAMI et la SPEDIDAM collectent une part pour les interprètes.

Ces flux sont indépendants et ne passent pas par le même canal. C'est pourquoi vérifier votre présence dans chaque système est indispensable — ne pas être déclaré quelque part, c'est ne pas percevoir cette couche de revenu.

⚠️ J'ai découvert que mes droits voisins interprète ont été perçus mais jamais reversés — que faire ?

Premier réflexe : identifier précisément la situation. Deux cas possibles :

  1. Vous n'êtes pas adhérent à l'ADAMI ou la SPEDIDAM → les sommes perçues en votre nom sont soit conservées en attente, soit versées dans les fonds à répartition spéciale. Adhérez maintenant et demandez un rappel sur les années antérieures — c'est possible avec justificatifs.
  2. Vous êtes adhérent mais votre label ou producteur a perçu à votre place sans vous reverser votre part → vérifiez votre contrat. S'il prévoit un reversement, mettez votre label en demeure par courrier recommandé. Si le contrat est muet ou ambigu, consultez un avocat.

Documents à rassembler : contrats signés, relevés d'adhésion ADAMI/SPEDIDAM, toute correspondance avec le producteur ou label sur ces droits.

La prescription civile en matière de droits voisins est de 5 ans à compter de la connaissance du fait (Code civil, art. 2224). Agissez sans attendre.

Les modalités d'adhésion et de répartition de l'ADAMI, la SPEDIDAM, la SCPP et la SPPF évoluent. Consultez directement les sites de ces organismes pour les conditions actuelles. Ce guide est rédigé à des fins d'information générale et ne constitue pas un conseil personnalisé.

Sources : Code de la Propriété Intellectuelle — art. L.211-1, L.212-1 à L.212-3, L.213-1, L.214-1, L.335-3.